C’était un lundi matin. Rien que ça, déjà, aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Je ne travaille pas le lundi matin. Mais comme je faisais partie du conseil pédagogique, ce cercle discret où l’on donne de son temps gratuitement et avec le sourire, j’avais été conviée à une réunion dite capitale. Capitale, pilotée par le patron et Monsieur Hubert.
Depuis des semaines, ils tentaient de mobiliser des enseignants bénévoles pour rédiger le fameux bilan d’établissement. Sans grand succès. Le jour J, on retrouvait donc essentiellement des enseignants contractuels, très motivés par la perspective de conserver leur poste, et quelques collègues manifestement très investis dans l’art délicat de l’approbation enthousiaste. Moi, j’étais venue par loyauté. Une vieille habitude.
J’arrive au moment précis où les deux hommes se félicitent. Le bilan est une réussite. L’ambiance est excellente. Tout va bien.
C’est étonnant, parce que dans le lycée, rien ne va. La MDL est à l’arrêt, coïncidence troublante elle s’est arrêtée depuis que je n’y consacre plus mes soirées. Les élèves ont le moral en berne. Les caisses sont vides. Les enseignants ont le moral dans les chaussettes. Mais autour de la table, on sourit. On valide. On coche des cases.
Puis vient le chapitre des sorties scolaires. Monsieur Hubert lutte courageusement avec son ordinateur. Le proviseur, lui, est très fier. Il annonce avoir dépensé 40 000 euros pour emmener, il y a deux ans, des élèves de première, trois jours.
Destination : Auschwitz.
Je fais rapidement le calcul : des adolescents déjà fragiles, un établissement à bout de souffle, des discours réguliers sur la santé mentale, l’anxiété, la perte de sens, et, comme projet fédérateur… un camp de concentration. Je me demande alors comment on peut, dans la même phrase, s’inquiéter du mal-être des jeunes et choisir cette destination comme cœur de projet pédagogique.
Comment on peut parler de prévention, d’écoute, de bienveillance, sans jamais se demander si ces élèves-là, à ce moment-là, avaient les épaules pour porter un tel poids.
Autour de la table, personne ne doute. C’est “fort”. C’est “nécessaire”. C’est “important”.
Moi, je pense surtout qu’un adolescent qui manque déjà d’espoir n’a pas besoin qu’on lui montre jusqu’où l’humanité peut tomber sans qu’on lui ait d’abord donné des raisons de croire qu’elle peut se relever.
Ce n’est pas Auschwitz qui me choque. C’est le contexte. Le décalage. L’absence totale de questionnement. Je ne suis pas experte en psychologie de l’adolescent. Je ne cite pas d’études. Mais il y a deux ans, avec la MDL, je les ai emmenés gratuitement à Walibi. Une journée entière. Des cris, des rires, des sandwichs trop chers, des souvenirs plein la tête. Une vraie journée d’ados.
Ce que je sais, en revanche, c’est qu’ils ont ri. Qu’ils ont lâché prise. Qu’ils ont existé autrement que comme des élèves fatigués ou des lignes dans un bilan.
Alors peut-être que je me trompe. Mais entre une journée où des adolescents rient ensemble
et un projet à 40 000 euros qui les confronte à l’horreur absolue, je persiste à croire que, parfois, prendre soin, ça commence simplement par donner le goût de vivre. Et ça, curieusement, ça ne se mesure pas un lundi matin dans un bilan plein de fautes d’orthographes.
Décembre 2025
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