J’ai assisté pendant deux jours à une formation sur le harcèlement scolaire. Je pourrais dire que c’était flippant. Et passionnant. Je pourrais parler des chiffres, des situations, des dix élèves et des quatres enseignants, dont moi, qui ont mis des mots sur des réalités parfois très difficiles à entendre. Je pourrais dire aussi qu’à plusieurs reprises, j’ai eu cette sensation étrange : celle de comprendre enfin quelque chose que je croyais pourtant connaître.
Parce que le harcèlement n’est pas une suite d’événements isolés. Ce n’est pas une maladresse, ni un conflit mal géré. C’est une mécanique. Un système. Et quand on commence à en voir les rouages, on ne peut plus faire semblant.
Je pourrais aussi dire que certains mécanismes m’ont renvoyée à des choses très personnelles. Comme quoi, il n’y a ni âge, ni statut social, ni carrière réussie pour être totalement à l’abri. La violence ne s’arrête pas aux portes de l’école. Elle change juste de costume.
Je pourrai parler aussi de ce schéma. Une feuille. Des flèches. Des mots simples. Le triangle de l’abus.
Le pervers, qui ne se sent ni coupable ni responsable. Le bouc émissaire, qui se sent coupable, mais jamais responsable. Et le rebelle, celui qui dit non, qui résiste, qui refuse la soumission.
Au centre : l’abus. Pas un accident. Pas un malentendu. Un système, un rouage parfaitement huilé.
Ce triangle met des mots là où, d’habitude, il n’y a que de la confusion. Il explique comment la violence circule, comment elle se déplace, comment elle s’installe. Comment la culpabilité est transférée. Comment on finit par demander aux victimes d’être plus discrètes, plus solides, plus « adaptées », au lieu de remettre en question le fonctionnement lui-même. Et soudain, beaucoup de choses deviennent limpides. On comprend que le harcèlement n’est pas une affaire de fragilité, mais de position. Qu’on n’est pas harcelé parce qu’on est faible, mais parce qu’on dérange. Parce qu’on ne rentre pas dans le moule. Le moule qu’une société nous impose et que l’école entretien.
Mais cette chronique ne parlera pas de ça.
Elle parlera de Carine et Fanny.
Deux enseignantes. Deux femmes profondément engagées. Pas là pour dérouler un diaporama ou réciter un protocole appris par cœur. Elles veulent faire changer les choses. Vraiment. Et elles y mettent une énergie, une fougue et une sincérité assez rares. Pendant deux jours, tout était pensé. Les jeux, les temps de parole, les silences aussi. C’était riche, dense, structuré. Il y avait beaucoup d’émotion, mais jamais de pathos. Et surtout, il y avait de la clarté. Une vraie. Celle qui fait du bien parce qu’elle remet de l’ordre.
Ces enseignantes ne prétendent pas sauver le monde. Elles font quelque chose de plus précieux encore. Elles donnent des outils pour comprendre, pour nommer, pour ne plus inverser les rôles. Elles redonnent aux élèves, et aux adultes, ce qu’on leur enlève souvent en premier : la possibilité de ne plus douter d’eux-mêmes.
On dit parfois qu’il faut des super-héros pour changer les choses. C’est faux. Dans l’Éducation nationale, il suffit parfois de deux enseignantes déterminées, d’une feuille A3, et le courage de regarder la réalité en face. Et ça change tout.
Parce que quand quelqu’un prend le temps d’expliquer, de nommer, de structurer, alors la violence perd déjà un peu de son pouvoir. Quand on comprend, on n’intériorise plus. Quand on comprend, on ne se croit plus coupable. Quand on comprend, on peut enfin se redresser.
Carine et Fanny ne font pas de miracles. Elles font mieux que ça : elles réparent des angles morts. Elles remettent de la pensée là où il n’y avait que de la douleur. Et elles rappellent, très simplement, que l’école peut aussi être un lieu qui protège à condition que certains aient le courage de ne plus détourner le regard.
Ce jour-là, je n’ai pas seulement assisté à une formation. J’ai vu ce que l’engagement, le vrai, pouvait produire. Et j’ai compris une chose essentielle : tant qu’il y aura des enseignantes comme elles, tout n’est peut-être pas perdu.
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